Ces deux tapisseries font partie de la célèbre tenture des Mois de Lucas, qui tire son nom du créateur supposé de ses cartons : Lucas de Leyde (1494-1533). Cette attribution du XIXe siècle est désormais remise en question par de récentes études en faveur de l’auteur des célèbres Chasses de Maximilien, Bernard Van Orley (v. 1487-1541).
Cette tenture a originellement été tissée par une manufacture des Flandres, et a été reprise à partir de 1680 à Paris par la Manufacture royale des Gobelins. Composée de douze pièces, cette tenture a fait l’objet de douze tissages par la manufacture, certaines séries tissées dans son intégralité, c'est à dire les douze pièces, d’autres n’en sélectionnant que quelques-unes. Tandis que la tenture originale flamande a été détruite, les tentures des Gobelins sont aujourd’hui réparties entre les collections du Metropolitan Museum of Art (inv. 44.60.3), du Musée du Louvre (OA 5408, OA 5407, INV 1428, INV 1429, OAR 16, INV 1425), du Museum of Art de Cleveland (inv. 1944.133) de l’Institute of Arts de Detroit (inv. 66.120), du château royal de Dresde, du château de Pau, du château de Fontainebleau, mais aussi du Ministère français des affaires étrangères.
Notre première tapisserie représente le mois de mars, symbolisé par le signe astrologique du bélier, figuré dans le médaillon au centre de la bordure supérieure. Également titré La Pêche et le jardinage, elle représente des scènes d’extérieur emblématiques de la saison : à gauche, au barrage d’un cours d’eau, deux hommes vident dans un grand baquet les poissons qu’ils prennent dans un filet. A droite, dans un jardin, une femme assise, ayant à côté d’elle un enfant, fait ratisser et planter les plates-bandes. Plus loin, un homme aide à décharger le panier plein de pots de fleurs qu’elle porte sur la tête. Tous s’animent sur le fond d’un cours d’eau, de paysages et de maisons.
La seconde tapisserie incarne le mois d’août, symbolisé par le signe de la Vierge. Elle illustre La Paye des moissonneurs : au premier plan, des fermiers payent des ouvriers, tandis que plus loin, plusieurs personnages scient les blés, d’autres les ramassent et les chargent dans les charrettes. Au pied d’un arbre qui occupe le milieu de la composition, une femme assise, tenant une bourse, paye de la main droite un homme. A droite, un jeune homme assis écrit sur un registre, tandis qu’au premier plan à droite, un homme compte sur un tronc d’arbre des pièces de monnaie qu’une femme saisit et verse dans son sac.
Ces deux tapisseries présentent la même bordure : d’un style de la fin de l’époque Régence, à décor de treillages or sur fond bleu à motifs de trèfles, orné aux quatre angles de médaillons centrés de fleurons et flanqués de cornes d’abondances abondement chargées de fleurs et de fruits. La tenture des Mois de Lucas ayant été tissée douze fois, durant près d’un siècle, seule la bordure permet de dater ces tapisseries. Or, nos bordures correspondent à celles qui ont été tissées aux Gobelins en 1730 - dont le modèle a été dessiné par Blain de Fontenay et Perrot - à deux exceptions près : elles ne sont pas aux armes, et le signe du zodiaque n’est pas sur la bordure inférieure mais sur celle du haut. Il est donc possible de supposer que nos bordures, et nos deux tapisseries en général, ont été réalisée autour de 1730, calquée sur la bordure des exemplaires aux armes royales réalisées à ce moment.
La première tenture du thème a été tissée pour Colbert vers 1680 ; la deuxième pour le roi Louis XIV, aujourd’hui conservée entre Saint Pétersbourg et au Château de Pau, la cinquième donnée par le Roi au baron de Spaar, ambassadeur de Suède, notamment dispersée dans la collection Gastion Menier ; la sixième réalisée pour la Princesse de Conti au Château de Choisy le Roi, conservée au Château de Pau ; la septième aux armes du roi de Pologne Stanislas Leszczynski ; la huitième en partie conservée au Musée du Louvre ; et la neuvième donnée en 1746 au comte de Brühl, aujourd’hui essentiellement conservé à l’Académie de Dresde, à l’exception de la pièce représentant le mois d’Avril, vendue chez Christie’s à Paris le 22 novembre 2022, lot 12. La onzième tenture a été offerte en partie au Ministère des affaires étrangères sous Louis XVI, est demeure toujours au ministère actuel à Paris, tandis que la douzième tenture, aux armes du comte de Toulouse, est en partie conservée au Mobilier national de Saint Petersbourg et dans la collection Vaile. Parmi ces douze tentures, deux ont été réalisées en dehors du travail officiel des Gobelins : la 3e et la 4e, tissées avant 1694. Il ne demeure aucune trace de commande, d’achat ni de livraison.
Compte tenu de toutes les informations répertoriées sur ces tissages successifs, comprenant leur dates, les mois sélectionnés, leurs descriptions, leurs commanditaires, leurs destinataires, mais aussi leur localisation actuelle, il est possible d’émettre l’hypothèse que ces deux tapisseries ont pu être réalisées dans le cadre des 3e et 4e tentures, avant 1694. Légèrement coupées dans leur hauteur, elles auraient été adaptées à un même intérieur durant la première moitié du XVIIIe siècle, puis dotées d’une nouvelle bordure, l’ancienne ayant du être découpée. Cette nouvelle bordure n’aurait été autre que celle produite aux Gobelins à l’époque : celle de Blain et Fontenay de 1730, mais sans les armes du roi de France.