UN EXEMPLAIRE UNIQUE DANS L'OEUVRE DE MARTIN CARLIN
Notre table en chiffonnière est typique des réalisations de Martin Carlin des années 1770-1775. La forme générale du meuble premièrement, construite en deux parties comprenant une table à écrire en partie inférieure et un gradin à tiroirs en partie supérieure, est à rapprocher de la forme des coffres à bijoux réalisés par l'ébéniste et dont plusieurs ont été fabriqués dans ces années-là (M. Schefzyk, op. cit. pp. 330-333). Le principe de bordure en biseau qui permet la transition entre les deux parties du meuble est commune à tous les coffres à bijoux et se retrouve sur notre exemplaire. A la différence des coffres, notre table chiffonnière est en revanche munie d'une tablette d'entretoise distinguant les montants droits des pieds cambrés, principe que nous trouvons sur plusieurs exemplaires estampillés de l'ébéniste tels que la table chiffonnière conservée au Museum of Art de Philadephie (Inv. 1939.41.12), la table en cabaret consevée au musée du Louvre (OA 7624) ou encore la table liseuse de la Frick collection à New York (Inv. 1915.5.62). Deuxièmement, la signature de Martin Carlin se retrouve dans l'ornementation des bronzes. Prenons l'exemple de la frise d'entrelacs fleuronnée de la lingotière de notre meuble qui est identique à celles des coffres. Citons également le motif de feuille d'acanthe qui épouse la cambrure des pieds beaucoup utilisé par l'ébéniste, notamment sur la commode à plaques de porcelaine conservée au musée du Louvre (OA11294). Enfin, le motif de chute d'une branche de laurier suspendue à une patère de notre table orne également la plupart des modèles de table en cabaret. Bien que typique dans l'oeuvre de Martin Carlin, notre table en chiffonnière demeure néanmoins sans comparable connu dans sa production faisant ainsi de notre expemplaire une pièce unique.
UNE PROVENANCE PRESTIGIEUSE : LA COLLECTION WILDENSTEIN
Le fondateur de cette dynastie, Nathan Wildenstein, quitte son Alsace natale devenue allemande en 1871 à 19 ans contre la décision de son père : il était né français et était déterminé à le rester. Un jour à Paris, une comtesse lui demande de vendre pour elle une toile d’Anthony Van Dyck. Il se rend alors dans les galeries du Louvre, qui constituent une véritable révélation : il quitte le musée convaincu qu’il avait trouvé sa voie. Il vend alors avec succès le tableau et commence à en acheter d’autres. Nathan se marie avec Laure Levy et donne naissance à un héritier, Lazare Georges Wildenstein, à qui il répètera comme à ses autres enfants et petits enfants: « Aimez la France, et allez au Louvre ». Nathan dépense désormais ses maigres revenus dans l’acquisition d’œuvres d’art: « les œuvres sont mon vrai amour » disait-il. N’ayant plus la place pour accrocher ses œuvres chez lui, il loue une boutique, puis une galerie rue Lafitte, avant de s’installer rue Saint Honoré et de développer un commerce florissant d’œuvres d’art. Nathan Wildenstein éprouve un intérêt particulièrement prononcé pour les arts français sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, dont il admirait les manières policées et la grandeur intellectuelle. Il devait certainement percevoir dans la gracieuse silhouette de cette table chiffonnière et le raffinement de sa marqueterie l’élégance absolue de la vie de Cour sous le règne de Louis XV. Cette table, qui était dans le salon du jardin de son hôtel particulier rue de la Boétie à Paris, est d’ailleurs illustrée in situ p. 323 puis en détail p. 328-331 dans le catalogue de la vente de la collection Wildenstein chez Christie’s à Londres le 15 décembre 2005.
Au tournant du XXe siècle, Nathan Wildenstein est considéré comme l’un des plus grands marchands d’art d’Europe. Mais il étend son commerce encore davantage, jusqu’aux Etats-Unis, où il perçoit le plus grand potentiel du marché de l’art. Il fonde alors avec Ernest Gimpel une société au 250 de la 5e Avenue, qui devient un centre de diffusion majeur de l’art français à l’échelle internationale. A la manière dont il avait conçu sa boutique à Paris, chaque étage reconstitue un environnement historique, grâce à des « period rooms », sublimant chaque œuvre au sein de son contexte. Cet hommage à l’histoire des arts décoratifs français séduit même les plus grands magnats de l’industrie, comme Jules S Bache, Henry Ford, Edward G Robinson, et Mortimer Schiff. Son fils Georges se lie d’amitié avec les plus grands peintres français, notamment les surréalistes, à propos desquels il écrit articles et monographies. Après sa mort, en 1980, l’ensemble de sa collection de peintures françaises des XVIIIe, XIXe et XXe siècles est exposée au Palais Marmottan Monet. Lui succède son fils Daniel, qui donne naissance au célèbre Wildenstein Institute, à l’origine des plus grands Catalogues Raisonnés que nous connaissons aujourd’hui.