BRETON, André (1896-1966) Lettre autographe signée "André" [à Louis Aragon], datée "Mercredi dix heures" [13 novembre 1918]. 3 pp. in-8 sur bifeuillet (197 x 242 mm), encre bleue (traces de pliures) ."Apollinaire est mort, comprends-tu ?" : lettre inédite d'un Breton bouleversé après la mort du poète, le jour de son enterrement. Il s'agit de la première lettre envoyée par Breton à Aragon le 13 novembre. La seconde, faisant le récit des obsèques d'Apollinaire, est conservée dans le fonds Elsa Triolet-Aragon en dépôt à la Bibliothèque nationale de France. Breton commente d'abord un poème envoyé par Aragon (ce dernier lui répondra le 17 novembre qu'il s'agissait simplement d'une lettre) : "J'aime dans Alcôve à l'Aube les deux premiers vers, Je me vois naître / Avec lenteur / Le petit matin me caresse / et à peu près les deux derniers. Je déteste mes cils que la fenêtre verse en noir et blanc (ne réplique pas !) ; le joli fer de lance se presse trop de rimer, je crois. Si tu savais l'effort que je m'impose pour être juste." Après avoir annoncé à Aragon la mort d'Apollinaire dans un précédent billet, Breton lui rapporte "le ton des journaux" , citant les articles parus dans L'Intransigeant et ceux écrits par André Salmon et Jacques Dyssord : "Guillaume Apollinaire est mort. - Les lettres françaises sont en deuil." ; "Il repose, parmi les livres anciens et les peintures nouvelles, parmi de rares simulacres des âges classiques et des fétiches d'Océanie et de Guinée, parmi tout ce qu'il aima tant (...) Et vraiment, toutes ces créations de l'intelligence sourient à ce mort qui vécut d'elles et pour elles." Breton se désole qu'Aragon ne vienne assister à l'enterrement, qui a lieu deux heures plus tard : "Je regrette que tu ne puisses venir avec des fleurs. J'ai télégraphié à Soupault. ... C'est dans cette chambre du boulevard Saint-Germain que j'ai entendu sonner les cloches de l'armistice. " Puis, reprenant une formulation de Rimbaud pour le titre d'un de ses poèmes, "L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple" : " Paris se repeuple. Ne reviens-tu pas ? André." La réponse se fera attendre quatre jours, laissant voir l'agacement d'Aragon : "Apollinaire est mort Hurrah et c'est compris. Je n'ai pas pleuré, MOI, je n'étais pas là" (lettre 17 novembre 1918). Les années 1918-1919 concentrent la majorité de la correspondance entre Breton et Aragon. Les jeunes poètes s'étaient d'abord rencontrés chez Adrienne Monnier puis retrouvés à l'automne 1917 au Val-de-Grâce, où ils suivaient tous deux la formation de médecin-auxiliaire. Plus âgé de vingt mois, Breton était déjà connu des milieux littéraires et présenta Aragon à Fraenkel, Soupault et Apollinaire. Recalé à l'examen en mai 1918, Breton fut envoyé à Moret-sur-Loing comme infirmier, tandis qu'Aragon allait rejoindre le front. "Nous avions tous les deux très rapidement compris que notre rencontre avait pour l'un et l'autre une importance décisive, comme cela peut être à vingt ans. Je ne puis en reconstituer la conversation désordonnée, où le hasard des phrases et des noms jetés, ouvrant pour nous les perspectives de passion commune, nous découvrait ce fait singulier et merveilleux que désormais nous n'étions plus seuls, l'un et l'autre." (Aragon, Lautréamont et nous , p. 11)Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice. "Apollinaire is dead: do you understand?": unpublished letter written by Breton the day of Apollinaire's funeral