Details
BRETON, André (1896-1966)
Lettre-collage et autographe [à Louis Aragon], datée "Mardi" [24 (?) décembre 1918].

2 pp. sur un feuillet in-4 à coins irréguliers (273 x 219 mm), encre et crayon, papiers contrecollés (coupures de presse, portraits, papier marbré, morceau de script ronéotypé). Datation autographe de Louis Aragon au crayon "24 décembre 1918". Illustré d'un portrait original d'André Breton (par lui-même ?) au crayon sur papier quadrillé et de reproductions photographiques contrecollées de portraits de Charlie Chaplin et d'une femme (traces de pliures et de colle, taches et brunissures dues à la colle, légères déchirures en marges et au niveau des pliures).

Aux origines du collage surréaliste.

Exceptionnelle lettre-collage inédite, envoyée au médecin-auxiliaire Aragon encore mobilisé en Alsace.

Breton utilise Jacques Vaché pour rendre jaloux Aragon, à la veille de la première rupture entre les deux écrivains.

Breton semble parler en énigmes dans cette lettre-collage surréaliste avant l'heure, intercalant entre les portraits et les articles de presses contrecollées des références à des évènements réels ("Le fils de La Tour d'Argent a épousé La Fille de La Maison dorée, dit Cocteau"), l'exclamation "Vive Salmon" répétée au recto et au verso, une citation issue d'un poème d'Apollinaire ("L'émigrant de Landor Road" : "Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière / S’envolaient quelquefois") ou encore le long récit d'un cauchemar fait par l'écrivain, témoignage précoce de la fascination de Breton pour les rêves : “Le silence qui s’était fait derrière moi me fit retourner et je trouvai la salle vide. Mes amis avaient disparu, il ne restait dans l’air qu’une odeur de tabac refroidi : sur le sol quelques traces de pas. La porte était ouverte... Alors, à travers les couloirs d’une maison que je ne connaissais pas, je me suis mis à leur poursuite. En courant, j’en traversai plusieurs d’une longueur interminable. Je pensais ne jamais en sortir. Au bout était un escalier étroit et raide qu’un moment j’hésitai à descendre. Je n’avais rencontré personne. Enfin, poussé par la peur de rester seul dans ce triste château, qui dès lors me parut fort lugubre, je descendis rapidement les marches. Cela durait. J’avais depuis longtemps dépassé en profondeur la hauteur d’une maison moderne moyenne.”

Un portrait original de l'auteur est ainsi légendé par Breton : "Oh oui Jacques [Vaché] est mon meilleur ami depuis que tu ne m'écris plus. Cette Saint André". On fête la Saint-André le 30 novembre, peu avant l'envoi de cette lettre. Aragon est alors mobilisé à Fort-Louis, en Alsace, où il s'ennuie. Hargneux, il écrit à Breton le 13 décembre : "Alors J[acques] T. V[aché] est ton meilleur ami maintenant que je ne t'écris plus, c'est donc qu'avant c'était moi. Tu ne le disais pas". Si Breton donnait à lire des lettres de Vaché à Aragon dès les débuts de leur amitié, la rencontre entre Aragon et Vaché n'aura jamais lieu. Peu après l'envoi de cette lettre, Vaché est retrouvé mort dans une chambre d'hôtel à Nantes, le 6 janvier, ayant succombé à une overdose d'opium. Après sa disparition, Aragon avouera à Breton être "jaloux même des morts" (lettre du 22 janvier 1919), laissant voir toute sa possessivité et soulignant le déséquilibre de la relation : "Dans nombre de ses lettres de 1918-1919, Aragon donne l'image d'un quasi-adolescent, hypersensible, en quête constante d'une amitié qui ne lui semble jamais assurée." (L. Follet)

Parmi les coupures de presse, on retrouve notamment un article publié dans L'Intransigeant (comte-rendu d'un livre sur Gide, 29 novembre 1918) ainsi que la quasi-totalité de la chronique "La Semaine artistique" donnée par André Salmon dans le numéro de l’Europe nouvelle du 30 novembre 1918, à propos d'une exposition controversée de toiles de Giorgo de Chirico organisée par Paul Guillaume au théâtre du Vieux Colombier, quelques jours avant l'Armistice.

"Au début de l’été 1918, Breton découvre simultanément la recette du poème-collage, du recueil-collage et de la lettre-collage. (...) Enfin, outre le poème-collage et le recueil-collage, Breton invente la lettre-collage. C’est l’époque où Breton expédie des lettres-collages à Aragon, Fraenkel et Vaché. À la mort d’André Breton, le communiste Aragon rendra hommage à son ex-ami surréaliste en première page des Lettres françaises. Tout son propos s’appuiera sur la lettre-collage destinée au soldat Aragon en route vers l’Alsace : 'Il y aura bientôt quarante-huit ans, le 9 novembre 1918 [il s’agit en réalité du 10 novembre], André Breton m’écrivait une de ces lettres-collages dont il avait alors l’habitude, où, sur un papier fort, il disposait en tous sens des coupures de journaux, des textes copiés par lui et des nouvelles pour le soldat que j’étais.' (...) La disparition de Vaché va tout précipiter. La pratique artistique et documentaire du poème-collage ou de la lettre-collage va se répandre et s’amplifier. Elle orientera l’esprit nouveau surréaliste, nourrira l’activité dada-surréaliste." (G. Sebbag, "André Breton collagiste", article accessible sur le site "Philosophie et surréalisme" à l'adresse suivante : https://www.philosophieetsurrealisme.fr/andre-breton-collagiste/)

"Nous avions tous les deux très rapidement compris que notre rencontre avait pour l'un et l'autre une importance décisive, comme cela peut être à vingt ans. Je ne puis en reconstituer la conversation désordonnée, où le hasard des phrases et des noms jetés, ouvrant pour nous les perspectives de passion commune, nous découvrait ce fait singulier et merveilleux que désormais nous n'étions plus seuls, l'un et l'autre." (Aragon, Lautréamont et nous, p. 11)

Aragon, Lettres à André Breton, éd. établie, présentée et annotée par L. Follet ; A. Jauer, "Les affinités allemandes de Louis Aragon", in Cahiers d'études Germaniques, n° 41, pp. 231-242.

Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice.


Breton uses Jacques Vaché to make Aragon jealous: exceptional collage letter, just before the first breakout between Breton and Aragon.


Brought to you by

Related Articles

Sorry, we are unable to display this content. Please check your connection.

More from
Livres rares et Manuscrits
Place your bid Condition report

A Christie's specialist may contact you to discuss this lot or to notify you if the condition changes prior to the sale.

I confirm that I have read this Important Notice regarding Condition Reports and agree to its terms. View Condition Report