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BRETON, André (1896-1966)
Lettre autographe signée "André" [à Louis Aragon], datée "Dimanche matin" [2 mars 1919].

Lettre : 3 pp. sur bifeuillet (209 x 268 mm), encre bleue, datation autographe au crayon par Aragon (traces de pliures, légères déchirures suivant les fins de pliures).
Poème joint : 3 pp. sur bifeuillet (209 x 266 mm), encre bleue (traces de pliures, légères déchirures suivant les fins de pliures).

Exceptionnelle lettre inédite : sur la première rupture entre Breton et Aragon, l'avenir d'Aragon en littérature, et un poème alors inconnu de Rimbaud que Breton recopie et joint à la lettre.


“Que je serais dur si tu n’étais loin !" annonce Breton, avant de confier à Aragon les commentaires qu'il a reçus quant à leur récente brouille : "Fargue dix ou douze fois et quelle figure : “Souvenez-nous de mes paroles, Breton, nous avons affaire à un être excessivement dangereux, il parvient à compromettre les plus sûres amitiés.” Madame Salmon : “M’en imposera toujours celui qui a roulé Picasso.” Je n’en veux pas à Adrienne [Monnier] d’avoir envenimé la plaie pour l’obliger à la soigner. Tu me mets aujourd’hui en demeure de choisir entre.. Imprudent. J’ai cédé pour l’amour de Gide. La paix." Il peste ensuite contre Cocteau, très impliqué dans leur rupture et qui a répandu des commérages à leur compte : J’ai reçu de Cocteau une lettre qui eut ému tout autre que moi et qui m’eut bouleversé venant de tout autre que lui. En voici la phrase la plus pénible, la plus perfide : ".. Maintenant permettez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Depuis quelque temps Louis Aragon s’affecte d’une ombre entre vous. Je n’en connais ni les motifs ni le détail, mais malgré que je sente cette ombre étrangère à moi je vous conseille un élan..." etc. Mais sur son conseil je compose, moi, “le littérateur” avec les puissances. Je serre avec effusion la main de Cocteau ; je l’invite même à collaborer à Littérature.”Qu’est-ce que ça peut te foutre son talent !” - Voilà la pureté. (Tu me domptes.)"

Il commente l'Oraison funèbre d'Apollinaire qu'Aragon vient de publier dans Sic, en janvier 1919 – bien loin du ton provocateur avec lequel Aragon recevait l'annonce de sa mort dans de précédentes lettres : "Gide croit à ton avenir littéraire. Ton adieu à Guillaume Apollinaire a été fort apprécié de Max, et de Paulhan". Le premier numéro de Littérature, en passe de paraître, montre l'attachement de Breton aux textes de Gide : "'Revue de très bonne compagnie' (Breton), Littérature à ses débuts affichait ainsi sa déférence aux écrivains de La Nouvelle revue française dont était annoncée, en fin du premier numéro, 'la reparution prochaine, sous la direction de M. André Gide', avec un hommage appuyé à la 'revue d'avant-guerre qui comptait le plus de titres à l'estime des lettrés'." (É.-A. Hubert)

Breton revient ensuite sur les raisons de la mort de Jacques Vaché, dont la disparition avait contribué à la réconciliation avec Aragon : "C’est l’opium à dose massive qui a tué Jacques." Aragon n'avait jamais rencontré Vaché ; il ne le connaissait que par ses lettres, qu'André Breton lui faisait lire. Vaché restera un objet de fascination pour Breton, séduit par son nihilimse et son concept d' "umour" (sans h), dont il essaiera toujours de trouver une définition. Il est persuadé que sa mort est un suicide, "une dernière fourberie drôle", tandis qu'Aragon n'est pas aussi catégorique.

"Qui j’aime en ce moment le mieux ? Tristan Tzara. T.[héodore] F.[raenkel] ne m’écrit plus lui-même. Un poème de Rimbaud : Les mains de Jeanne-Marie, beau à en mourir, vient d’être retrouvé et vendu quelques francs par Berrichon aux Ecrits Nouveaux ! J’espère le “reproduire” dans Littérature quelques jours avant sa parution." Paterne Berrichon avait épousé Isabelle, la soeur de Rimbaud. La lettre s'accompagne en feuillet dudit poème recopié par Breton, sur un bifeuillet joint :

"Jeanne-Marie a des mains fortes,
Mains sombres que l’été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes.
– Sont-ce des mains de Juana ?


Ont-elles pris les crèmes brunes
Sur les mares des voluptés ?
Ont-elles trempé dans des lunes
Aux étangs de sérénités ? (...)"

Breton conclut avec une demande et un reproche, mi-tendre mi-agressif, montrant qu'il a l'ascendant dans leur relation : "Reviens-tu ? Veux-tu les livres ? Je n’ai plus foi en toi mais je te pardonne ta faiblesse. André”

Étienne-Alain Hubert, "Pierre Reverdy en 1919 : la découverte des « hommes inconnus »", in Circonstances de la poésie. Reverdy, Apollinaire, surréalisme, pp. 129-150.

Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice.


Exceptional unpublished letter: on Breton and Aragon's first fallout, Aragon's literary future, and a poem by Rimbaud.

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