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BRETON, André (1896-1966)
Lettre autographe monogrammée [à Louis Aragon], datée "Jeudi 30 mai 1918".

2 pp. in-8 (223 x 177 mm) à l'encre, quelques ratures (Breton explique même une de ses ratures en fin de texte : "Mes ratures : je viens de changer 'ceci' pour 'cela'.") (traces de pliures).

“Je n’ai pas fini de te chercher des querelles de style" : précieuse lettre inédite d'André Breton sur l'écriture d'Aragon, les camarades surréalistes, Flaubert et le mallarmisme.

Cette lettre est la seconde envoyée par Breton suite au "piège" tendu par Aragon avec sa lettre du 24 mai, dans laquelle il tentait de faire croire à une rupture complète avec Rimbaud, qui aurait signifié une rupture avec Breton par la même occasion. L'aîné commente à nouveau cet incident après qu'Aragon lui ait avoué la supercherie : “Il était dit que je me laisserais joyeusement convaincre. Tout-de-même n’as tu rien redouté de cet abus de confiance. Je devrais maintenant me tenir sur mes gardes..." Mais il ne lui en tient pas rigueur : "ce n’est pas moi qui irai te blâmer d’avoir pris sur notre amitié quelque chose devant servir à notre protection individuelle. Est-ce moi qui parle.”

Breton aborde ensuite un thème central de sa correspondance avec Aragon : l'écriture. “Je n’ai pas fini de te chercher des querelles de style" prévient-il. Un peu plus loin, il livre pourtant un jugement dithyrambique sur un poème d'Aragon : "Il eut été assez dans l'ordre de nos anciennes préoccupations que je te dise tout ce que le premier vers d'Acrobates me suggéra hier, vers midi. Que le vocabulaire musical me manque. J'attends de relire imprimé ce poème pour déclarer que c'est ton meilleur. D'ici je l'adore (Toujours, avec délice, les sainfoins m'y font penser)." La plante à fleurs est en effet mentionnée au premier vers du poème ("Bras en sang gai comme les sainfoins") ainsi que plusieurs termes musicaux ("C'est Rousseau qui peignit la portée du ciel / Cette musique à vocalises"). Le poème paraîtra en 1920 sous le titre "Acrobate" dans Feu de joie, le premier recueil de poésie d'Aragon.

Plusieurs auteurs sont invoqués au fil de la lettre, Breton enjoignant parfois Aragon de servir d'intermédiaire : "Je n'ai pas de réponse de Jean Paulhan. Dis à Soupault de m'écrire. Il sait le plaisir que m'ont fait ses poèmes cinématographiques." Et, à propos de T.[héodore] F.[raenkel] : "Il te dira que je prends mal les mystifications. Je ne lui écris guère : mon influence sur lui cesse du moment qu'il parle médecine, ainsi ! Il a tué ma soif de lectures avec l'Education sentimentale." Il conclut : “Je m’aperçois en me parcourant que le mallarmisme devient pour moi un moyen lyrique. Cela est effrayant.”.

Le post-scriptum répond à l'interrogation d Aragon, qui finissait sa lettre précédente par "Et que faut-il t'envoyer ?" : “PS : Lettres, vers, livres, je mendie toujours.”

Les années 1918-1919 concentrent la majorité de la correspondance entre Breton et Aragon. Les jeunes poètes s'étaient d'abord rencontrés chez Adrienne Monnier puis retrouvés à l'automne 1917 au Val-de-Grâce, où ils suivaient tous deux la formation de médecin-auxiliaire. Plus âgé de vingt mois, Breton était déjà connu des milieux littéraires et présenta Aragon à Fraenkel, Soupault et Apollinaire. Recalé à l'examen en mai 1918, Breton fut envoyé à Moret-sur-Loing comme infirmier, tandis qu'Aragon allait rejoindre le front.

"Nous avions tous les deux très rapidement compris que notre rencontre avait pour l'un et l'autre une importance décisive, comme cela peut être à vingt ans. Je ne puis en reconstituer la conversation désordonnée, où le hasard des phrases et des noms jetés, ouvrant pour nous les perspectives de passion commune, nous découvrait ce fait singulier et merveilleux que désormais nous n'étions plus seuls, l'un et l'autre." (Aragon, Lautréamont et nous, p. 11)

Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice.


“I’m not done picking stylistic fights with you yet”: André Breton on Aragon’s writing, Surrealist comrades, Flaubert and Mallarmé.
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