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BRETON, André (1896-1966)
Lettre autographe monogrammée [à Louis Aragon], datée "Mardi 4 juin 1918".

2 pp. in-8 (223 x 176 mm) à l'encre (traces de pliures, bordure supérieure légèrement abimée et tachée de vert, quart supérieur gauche du verso bruni).

Amusante lettre inédite à Aragon, sur la poésie et la personnalité de Fraenkel, Reverdy, Tzara, Valéry...

"Je suis assez désoeuvré pour lire journellement d'un bout à l'autre plusieurs journaux" annonce Breton avant de rapporter un fait-divers particulièrement surréaliste lu dans Le Petit Parisien (entrefilet "Le voleur des pauvres", 3 juin 1918) : "Barthélémy Bosello, 25 rue Vaneau, a été arrêté alors qu'avec une baleine enduite de glu il dévalisait les troncs de l'église Saint-Eustache". Il expose ensuite "un bon moyen de passer la fausse monnaie" et commente le dernier numéro de la revue Nors-Sud, s'attardant sur la présentation du poème d'Aragon : "Sans Acrobates [Breton applaudit ce poème dans sa lettre du 31 mai, voir lot précédent] ce numéro ne serait pas des meilleurs. (...) Pourquoi cent n'est-il en chiffres. N'importe : c'est adorable." Aragon se défendra en invoquant Rimbaud : "'Cent' n'est pas plus en chiffres ici que chez Rimbaud : Ô cent agneaux..." (lettre du 5 juin 1918)

Breton durcit le ton envers les contributions des autres camarades : "Le Reverdy m'a moins plu qu'à l'ordinaire. Tzara (anagramme de Razta, dit T.[héodore] F.[raenkel]) me peine toujours. Soupault ressasse gentiment. Où est-il ?)". Il s'épanche ensuite sur Fraenkel : "T.F. semble faire amende honorable. Je vais peut-être pouvoir lui écrire. Pourquoi ses lettres sont-elles si tristes. Que je me fais difficilement à son caractère. Quand on lui parle : amour, pourquoi faut-il qu'il réponde : juste milieu. Je ne le déteste pas, ce matin. Il trouvera bien le moyen de venir dimanche ?" Aragon lui répondra le lendemain : "Tu boudes TF, je crois, et tu te demandes pourquoi il semble triste. Cesse donc de faire avec lui le hérisson." (lettre du 5 juin 1918)

Enfin, l'aîné réclame un avis plus personnel sur des poèmes de Valéry qu'Aragon avait qualifiés de "merveilleux" : "Ne te contente pas de tels laudatifs pour juger des poèmes de Valéry. Cherche un peu plus ce que tu as à m'en dire." Après avoir abordé des considérations financières, il suggère pour une prochaine lettre : "Parle-moi de cinéma, par exemple."

Les années 1918-1919 concentrent la majorité de la correspondance entre Breton et Aragon. Les jeunes poètes s'étaient d'abord rencontrés chez Adrienne Monnier puis retrouvés à l'automne 1917 au Val-de-Grâce, où ils suivaient tous deux la formation de médecin-auxiliaire. Plus âgé de vingt mois, Breton était déjà connu des milieux littéraires et présenta Aragon à Fraenkel, Soupault et Apollinaire. Recalé à l'examen en mai 1918, Breton fut envoyé à Moret-sur-Loing comme infirmier, tandis qu'Aragon allait rejoindre le front.

"Nous avions tous les deux très rapidement compris que notre rencontre avait pour l'un et l'autre une importance décisive, comme cela peut être à vingt ans. Je ne puis en reconstituer la conversation désordonnée, où le hasard des phrases et des noms jetés, ouvrant pour nous les perspectives de passion commune, nous découvrait ce fait singulier et merveilleux que désormais nous n'étions plus seuls, l'un et l'autre." (Aragon, Lautréamont et nous, p. 11)

Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice.


Amusing unpublished letter to Aragon, discussing the poetry and personalities of Fraenkel, Reverdy, Tzara and Valéry.

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