BRETON, André (1896-1966) Lettre autographe monogrammée [à Louis Aragon], datée "Vendredi 21 Juin 1918". 3 pp. sur un bi-feuillet in-8 (178 x 267 mm), encre bleue sur papier bleu (traces de pliures, papier légèrement passé en marge inférieure et le long des pliures). Belle lettre inédite sur Paulhan, Apollinaire et Fraenkel, témoignage de l'intimité grandissante entre les deux poètes. Breton recopie une lettre de Jean Paulhan envoyée à A.[nnie] P.[adiou], encensant le portrait de Marie Laurencin qu'il avait écrit pour la revue Le Carnet critique en décembre 1917 : "J'aime bien vivement tout ce qu'écrit André Breton et s'il veut de moi pour ami, que les dieux nous gardent ! Je pense savoir par coeur sa 'Marie Laurencin' [voir Le Carnet critique , décembre 1917-janvier 1918] et le passage qui va ... jusqu'au au pont guidant ses jupes. (...) Je suppose assez volontiers que toute littérature est une question de langue d'abord. ... Je pense qu'André Breton a le tact très sûr de la langue française avant tout autre sentiment." Annie Padiou fut brièvement l'amante de Breton et leur rencontre fait l'objet d'un passage dans Nadja : "un jour où je me promenais seul sous une pluie battante (...) une jeune fille, (...) sans préambule, comme nous faisions quelques pas, s'offrit à me réciter un des poèmes qu'elle préférait : Le Dormeur du Val ". Rapidement délaissée par l'écrivain, Annie Padiou se rapproche de Fraenkel. Breton cite justement des passages de lettres de T.[héodore] F.[raenkel], "plus terrible que jamais" . Il réclame ensuite un service à Aragon, qui connaît Apollinaire depuis quelques mois : "Je reçois d'Apollinaire une lettre de réparation. Peux-tu passer mardi après six heures au café de Flore et le prier, de ma part, de te remettre l'exemplaire de Calligrammes qu'il me destine. Qu'il croie que je n'ai pas encore eu le volume entre les mains." Apollinaire lui a en effet écrit la veille à propos de l'édition de Calligrammes : "Je vous conserve un exemplaire d'épreuves avec corrections. Cela vous plaira sans doute et vous le méritez bien" (20 juin 1918). Les deux derniers paragraphes répondent enfin à des sujets abordés par Aragon dans ses précédentes lettres, et notamment le long récit d'un retour en train mouvementé : "Toi, les dames de la gare, celle du train. cf. T.[héodore] F.[raenkel] : 'Une femme me dit : tu n'invoques personne, comme je m'ennuie, petit docteur, comme je m'ennuie.' Alors moi, je me damne au képi rouge !" Et, plus intime : "Je suis surpris du caractère émouvant de certaines de tes confidences. Ainsi ne parle qu'amour." Dans une lettre du 20 juin, Aragon contait en effet une étrange aventure ferroviaire : une femme n'arrêtait pas de passer devant lui dans le couloir du train, errant "d'un compartiment à l'autre, avec cet air de défi qu'il faut bien que tout le monde connaisse", troublant fort Aragon et l'effrayant au point qu'il ne put lire tant il était occupé à "surveiller cette porte". Breton semble touché qu'Aragon se livre ainsi ; leur correspondance se fera par la suite de plus en plus intense, témoignant d'une relation affective houleuse, Aragon cherchant sans cesse à tester et confirmer l'amitié de Breton. Les années 1918-1919 concentrent la majorité de la correspondance entre Breton et Aragon. Les jeunes poètes s'étaient d'abord rencontrés chez Adrienne Monnier puis retrouvés à l'automne 1917 au Val-de-Grâce, où ils suivaient tous deux la formation de médecin-auxiliaire. Plus âgé de vingt mois, Breton était déjà connu des milieux littéraires et présenta Aragon à Fraenkel, Soupault et Apollinaire. Recalé à l'examen en mai 1918, Breton fut envoyé à Moret-sur-Loing comme infirmier, tandis qu'Aragon allait rejoindre le front. "Nous avions tous les deux très rapidement compris que notre rencontre avait pour l'un et l'autre une importance décisive, comme cela peut être à vingt ans. Je ne puis en reconstituer la conversation désordonnée, où le hasard des phrases et des noms jetés, ouvrant pour nous les perspectives de passion commune, nous découvrait ce fait singulier et merveilleux que désormais nous n'étions plus seuls, l'un et l'autre." (Aragon, Lautréamont et nous , p. 11)Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice. Beautiful letter discussing Paulhan, Fraenkel and Apollinaire - a testimony to the increasingly close relationship between the two poets.