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DESCARTES, René (1596-1650)
Lettre autographe signée à Constantijn Huygens, seigneur de Zuylichem, Utrecht 15/25 avril 1635.

1 page et demie (302 x 195 mm), en français, à l'encre brune sur papier vergé. Datée et signée dans le dernier quart de la seconde page. Adresse "A Monsieur Monsieur (sic) de Zuilicem A la Haye" sur un second feuillet (papier légèrement sali et bruni, surtout sur la marge gauche de la p. 1, et un peu friable, avec quelques petits manques et défauts marginaux, une déchirure marginale plus longue (environ 60 mm) en haut à gauche du f. 1, habilement réparée, onglet restant d'un ancien montage en marge gauche des feuillets, plis dus à l'envoi d'origine).
Provenance :
1) catalogue Charavay, 1917, catalogue n°483, n°83456, acquis en 1917 par :
2) Edmond Regnault, collectionneur de Versailles, qui permit à Marie Paul Tannery de la consulter et de la publier en 1933.

Précieuse lettre autographe signée de Descartes à Constantijn Huygens, père du scientifique Christian Huygens, qui évoque notamment les figures qui illustreront la Dioptrique dans l'édition originale du Discours de la méthode.

Descartes rencontre Huygens au printemps 1632, chez le professeur de mathématiques Jacob Golius (1596-1667). Cette rencontre a beaucoup marqué Huygens, qui devait écrire à Grolius que "l'image du merveilleux français, votre ami [l]e poursuit (lettre du 7 avril 1632). Descartes lui écrit, en mai de cette même année : "Je ne sais que répondre à la courtoisie de Monsieur Huygens, sinon que je chéris l'honneur de sa connaissance comme l'une de mes meilleures fortunes". Constantijn Huygens n'est pas un scientifique, et ne prétend d'ailleurs aucunement l'être - se décrivant volontiers à Descartes comme "incapable [...] de votre belle théorie", il n'en reste pas moins lettré, cultivé et curieux, notamment des arts mécaniques et techniques - il est, en somme, un bon exemple de la figure de "l'honnête homme" du XVIIe siècle.
Entre estime réciproque et amitié empreinte d'émulation - la relation entre Descartes et Huygens, parfois décrit comme son "âme soeur" (Christiane Vilain) a été largement commentée. Descartes apprécie la vivacité d'esprit de Huygens et saisit rapidement son intérêt à utiliser ses compétences et sa position pour servir d'intermédiaire pour les "choses extérieures" à ses découvertes scientifiques, et notamment à leur publication.
La relation entre les deux hommes sera principalement épistolaire, et leurs rencontres, rares, sont même qualifiées "d'audiences" par Descartes. Entre la fin du mois de mars et le milieu du mois d'avril 1635, peu de temps donc avant la présente lettre, Descartes, qui travaille à sa Dioptrique, fait lecture à Huygens de plusieurs parties du texte : "ce qui vaut mieux que tous les tourneurs du monde c'est que Monsieur de Zuylichem, que j'ai eu l'honneur de voir ces jours à Amsterdam, après avoir eu la patience d'ouïr lire une partie de ma Dioptrique, s'est offert d'en faire faire lui-même quelque épreuve". Descartes est admiratif de Huygens et de sa volonté de s'impliquer dans la publication du texte, appréciant avec bonheur qu'un "même esprit se pût occuper à tant de choses et s'acquitter si bien de toutes, ni demeurer si net et si présent parmi une si grande diversité de pensées, et avec cela retenir une franchise si peu corrompue parmi les contraintes de la Cour."
C'est tout l'objet de la présente lettre, dont le sujet principal est l'application pratique de la Dioptrique dans le domaine de la taille des verres : "Vous verres que i’y explique une invention si mal digerée et en laquelle iay laissé tant de choses a dire que sans layde dun esprit rare et qui ait plusieurs des qualités qui sont en toute perfection dans le vostre ie n’oserois quasi iamais esperer qu’elle pûst estre reduite en pratique". À sa demande, Descartes a transmis à Huygens des figures illustrant son propos, avec les réserves d'usage : " les ayant donné a faire au peintre qu’on m’avoit recom[m]andé pour plus capable de bien tracer un dessein qui fust en cette ville il sen est si mal acquite que Gillot a esperé de le surpasser, ie m’assure que vous ne blasmerés pas tant ma negligence comme vous aurés pitié de mon peu d’adresse de ce que ie ne les ay sceu faire moymesme".
Jouant pleinement son rôle d'honnête homme, Huygens veut s'impliquer dans la publication du travail de Descartes, pour le rendre accessible au plus grand nombre, et l'illustration doit contribuer à le rendre intelligible, même à ceux qui, comme lui, ne sont pas versés dans le domaine mathématique. L'enjeu est, en somme, "de rendre publique, au sens le plus fort du terme, l'optique cartésienne, afin qu'elle puisse disposer d'un usage civil" (Fabien Chareix).

Huygens répondra à la présente lettre le 6 mai 1635, réponse qui commencera d'ailleurs par ces mots : "Je ne suis point en peine de vous confesser que je n'ay encor achevé de lire le peu de feuillets que vous avez daigné me communiquer", et notamment donc ces dessins. Par la suite, muni de ces derniers, Huygens servira d'intermédiaire, prenant attache avec divers artisans pour mettre en pratique le dispositif cartésien et vérifier sa faisabilité.
Le 11 juin 1636, Descartes écrira à Huygens pour lui demander de lui retourner ses dessins, lui annonçant par là même que le manuscrit a été déposé chez Jan Maire. Un mois plus tard, à ce propos, Descartes confirme le rôle primordial joué par Huygens à la fois dans la publication et l'illustration du texte : "Mon libraire me promet que dans trois semaines toutes nos figures seront faites, et que nous commencerons à faire aller la presse, mais selon le cours des choses humaines qui est de n'effectuer jamais rien en si peu de temps qu'on l'a espéré, je ne crois pas que nous commencions de six semaines. Les figures seront presque toutes en bois et on les mettra en chaque page vis-à-vis du texte ainsi que vous m'avez
fait la faveur de me conseiller".
C'est ainsi Huygens qui suggèrera à Descartes de tailler ces figures dans des matrices de bois, plus commodes que les plaques de cuivre - c'est bien cette technique qui sera employée pour illustrer la Dioptrique lorsqu'elle paraîtra en complément du Discours de la Méthode (voir lot suivant). "Le travail de Huygens semble avoir été si efficace que la Dioptrique apparaît comme étant l'élément composé avec la plus grande célérité par l'imprimeur, lorsque les figures de la Géométrie et des Météores prennent plus de temps. En janvier 1637, Constantijn reçoit de Descartes la demande de couvrir, par son statut diplomatique, l'envoi de quelques feuilles imprimées en France, afin d'obtenir pour l'imprimeur le privilège royal" (Chareix).

La lettre est publiée pour la première fois dans la Revue scientifique en août 1933 (n°16, pages 1-2). Elle était alors inconnue de Leon Roth, qui avait publié, en 1926, son édition de la correspondance entre Huygens et Descartes. À la mort de Descartes, on dressa un inventaire de ses papiers, et l'ensemble des lettres envoyées par Huygens furent restituées à ce dernier : les lettres des deux scientifiques furent alors réunies. À la disparition de Guillaume Huygens, cette correspondance quasi-complète passa en vente publique chez Sotheby's, en 1825 - la présente lettre n'en faisait pas partie.
Elle fut depuis reprise dans l'édition de référence de la correspondance de Descartes, éditée par Jean-Robert Armogathe (Oeuvres complètes, VIII, Correspondance, 2, Paris, 2013, n° 4, pp. 13-14).
La dernière lettre de Descartes passée en vente publique semble être celle de la collection Jorge Ortiz Linares (Sotheby's Paris, 14 décembre 2022, lot n°31) - plus tardive de quelques mois que la présente lettre, estimée 60,000-90,000€, elle avait été vendue plus de 700,000€.

Christiane Vilain, "Descartes, correspondant scientifique de Constantyn Huygens" ; Fabien Chareix, "L'homme de plume et l'homme d'Etat : Descartes et Huygens à travers leurs lettres" ; Circulation of Knowledge and Learned Practices in the 17th-century Dutch Republic, desc004/1069.

A most precious and early letter sent by Descartes to friend Constantijn Huygens, relating ot the Dioptrics and the illustrations to be published alongside the treatise. Letters by Descartes are rare on the market, especially so those with scientific content related to identifiable published works.
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Lot Essay

Monsieur
ie ne scay si ie dois craindre que lescrit que vous avés desiré que ie vous envoyasse ne vous aille trouver en mauvais tems et qu’il ne vous rencontre dans les affaires du partement de larmee, ou plutost si ien dois estre bien ayse a cause que vous aures moins le loysir de prendre garde a ses deffaus. Vous verres que i’y explique une invention si mal digerée et en laquelle iay laissé tant de choses a dire que sans layde dun esprit rare et qui ait plusieurs des qualités qui sont en toute perfection dans le vostre ie n’oserois quasi iamais esperer qu’elle pûst estre reduite en pratique. Mais iay desia aspris par experience que vous concevés si facilement les pensees dautruy, et scavés si ingenieusement redresser et corriger les manquemens qui s’y trouvent que ie ne croy pas mesme vous devoir faire aucunes excuses pour les fautes qui sont dans les figures ; car encore quil y en auroit beaucoup davantage et quelles ne seroient point du tout intelligibles monsieur van Surck qui veut prendre la peine d’en estre le porteur et qui a vû les machines au naturel vous pourroit aysement representer par son discours ce qui a este omis sur le papier, et quand vous scaures que les ayant donné a faire au peintre qu’on m’avoit recom[m]andé pour plus capable de bien tracer un dessein qui fust en cette ville il sen est si mal acquite que Gillot a esperé de le surpasser, ie m’assure que vous ne blasmerés pas tant ma negligence comme vous aurés pitié de mon peu d’adresse de ce que ie ne les ay sceu faire moymesme, et que cela ne vous empeschera point de croyre que ie suis, Monsieur, Vostre treshumble et tresobeissant serviteur
Descartes
d'Utrecht ce 15/25 Avril 1635


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