Ce panneau impressionnant, signé par l’artiste actuellement non identifié C. Prevost (probablement un artiste flamand du tournant du XVIIe siècle), prend pour modèle une gravure réalisée d’après une peinture aujourd’hui perdue de l’artiste anversois Sebastian Vrancx (1573-1647). Publiée en 1606 par Jacob Matham (1571-1631), celle-ci représente la parabole de Lazare et du mauvais riche. Ce récit avait comme vocation d’apprendre la charité : un homme riche festoyait chaque jour, tandis que le mendiant Lazare gisait affamé à sa porte. À leur mort, Lazare fut accueilli au ciel et le riche précipité en enfer (voir Luc 16, 19-31).
Dans la composition de Vrancx, la figure de Lazare est reléguée à l’arrière-plan ; il apparaît sur les marches à droite de la scène, sa canne étendue à ses côtés, tandis qu’un jongleur tourne son infirmité en dérision par des gestes outranciers. Le riche est assis au centre de la composition, devant une table chargée de tourtes et de viandes. Il se retourne pour observer la troupe d’acrobates, de musiciens et de comédiens qui se produit autour de la fontaine. Cette célébration visuelle de l’abondance matérielle peut être comprise comme une mise en valeur de la nouvelle position culturelle et économique de la Hollande, bien qu’inscrite dans un cadre biblique. Toutefois, cette interprétation n’est qu’une lecture possible de la composition.
La scène elle-même est profondément marquée par des influences italianisantes. Les dames et gentilshommes issus de l’aristocratie portent tous des vêtements reflétant les modes italiennes de la fin du XVIe siècle, et la troupe de comédiens renvoie manifestement aux figures de la Commedia dell’arte. Le palais situé en hauteur dans le coin supérieur droit de la composition est inspiré de la Villa Médicis à Rome, reconnaissable à ses deux tourelles caractéristiques reliées par une balustrade ainsi qu’à ses jardins ornementaux attenants. On peut supposer que Vrancx connaissait personnellement cette villa, puisqu’il dut séjourner dans la Ville éternelle après avoir achevé son apprentissage auprès d’Adam van Noort (1561/62-1641) et rejoint la guilde de Saint-Luc d’Anvers en 1600. À partir de cette date, il est attesté à Anvers. En 1610, il fut invité à intégrer la Guilde des Romanistes, société d’humanistes et d’artistes anversois dont la condition essentielle d’admission était d’avoir voyagé à Rome.
Il est possible d’aller plus loin et de suggérer que cette composition, avec ses feuillages épars, ses éléments architecturaux légèrement disjoints et ses statues peuplant un monde imaginaire pourrait avoir été inspirée des fresques exécutées par Jacopo Zucchi (1541-1590) dans le Studiolo situé dans les jardins de la Villa Médicis. Celles-ci présentent des médaillons dans lesquels apparaît la villa elle-même, ainsi que des éléments sculpturaux semblablement disjoints, des feuillages ondoyants et des oiseaux virevoltant, dans ce qui peut être décrit comme un vaste décor grotesque. Ce type de décor, composé de panneaux de formes variées ornés de motifs ornementaux et de figures mythologiques, était désigné sous le terme de ‘grotesques’ ou grotteschi, dérivé du mot italien grotto, c’est-à-dire grotte ou caverne.
Ce qui se révèle particulièrement intéressant est le fait que la structure architecturale de la composition de Vrancx réapparaît tant dans d’autres œuvres de l’artiste que dans des peintures d’autres maîtres. On peut citer, par exemple, le tableau de Louis de Caullery (vers 1580-1621), La Cour d’un palais vénitien, daté vers 1610-1620 et conservé au Victoria and Albert Museum de Londres (inv. 698-1883), ainsi que Une Compagnie élégante dans un jardin (Rijksmuseum, Amsterdam, inv. A 1956), où l’on retrouve le même pavillon végétal central encadré de colonnes latérales. Il est possible que la composition de Vrancx ait servi de source à ces peintures postérieures, des artistes tels que Caullery ayant probablement connu l’estampe de Matham.
Le dernier élément de la gravure que l’artiste du présent tableau reproduit fidèlement est l’inscription, que l’on peut traduire ainsi :
‘Ces pyramides et ces splendides mausolées,
rivalisant avec l’œuvre des rois, s’élèvent dans des jardins jumeaux.
Sous la demeure royale, des banquets sont célébrés dans le luxe.
Des cours d’eau descendent chargés de barques ornées de guirlandes.
Les palais des Romains, bâtis à Paris en pierre.
Dictynna verse l’eau de la fontaine depuis un métal rigide.
Et des acteurs masqués mènent des danses au son de la lyre.
Mais Lazare endure les jeûnes d’un ventre affamé.’
Bien que ce texte décrive essentiellement la scène représentée, un passage retient particulièrement l’attention :’ Les palais des Romains, bâtis à Paris en pierre’ (‘ROMVLIDV Parijs extru[s]ta palatia [s]axis’). Cette idée selon laquelle la France, ou Paris, serait l’héritière légitime de l’Empire romain connut une grande popularité dans l’Europe médiévale puis à la Renaissance. Elle reposait sur la notion de translatio imperii, selon laquelle l’empire pouvait, dans une perspective métahistorique, être transmis d’un peuple et d’un lieu à un autre, de Troie aux Romains et aux Grecs, puis aux Francs. On peut dès lors s’interroger sur les raisons qui poussèrent un peintre anversois à faire figurer cette idée sous une gravure de son œuvre. Aucun élément ne permet malheureusement d’apporter une réponse définitive, même si l’on peut imaginer que la peinture originale avait été commandée par un mécène français.