BRETON, André (1896-1966) Lettre autographe signée deux fois "André" et "A", [à Louis Aragon], datée "Lundi 30 janvier 1919". 4 pp. in-8 (207 x 267 mm) sur un bifeuillet, encre bleue (traces de pliures, résidu de papier collé sur la première page) .Passionnante lettre inédite au sortir de la première rupture entre Breton et Aragon : sur la poésie, la préparation d'un 'coup' surréaliste qui donnera naissance à Littérature et sa fascination pour le manifeste Dada 1918. "Ce poème fait que je t'aime davantage" , déclare Breton en ouverture avant de citer la dernière strophe de "La mort des amants" de Baudelaire. Faut-il y voir une réponse aux déclarations exaltées d'Aragon dans ses deux dernières lettres ? Le 24 janvier, Aragon déclarait "Mais je t'aime tant que tu ne sais pas à quoi tu t'engages" avant de citer un vers de Rimbaud faisant allusion à Verlaine. Le 27 janvier il renchérissait : "Je me tiens au courant de la littérature. Mais qui me tiendra au courant de ton coeur". Ces effusions interviennent au sortir d'une rupture temporaire entre les deux amis : Breton avait un temps cessé d'écrire à Aragon, le laissant au désespoir dès la fin décembre. "J'aime André Breton / qui ne m'aime pas", déclare Aragon à Cocteau dans une lettre du 22 janvier. Breton traverse en effet une période difficile, en proie à la dépression et à une "volonté de renoncement poétique" (M. Bonnet, André Breton, OC , I, p. 1094). Cocteau, qui suit de près la querelle en correspondant avec Aragon, aggrave les choses en répendant des commérages, et il faudra attendre la mort du jeune poète surréaliste Jacques Vaché pour apaiser les tensions : "On mesure l'intensité affective du conflit qui se dénoue alors, à lire les lettres désespérées d'Aragon à Breton" (L. Follet, Aragon, Lettres à André Breton , p. 14). Le 22 janvier, Aragon commente la mort de Jacques Vaché en ces termes : "Tu ne seras pas assez méchant, puisque tu sais maintenant ce qu'est perdre un ami, pour t'échapper encore" et signe "L[ouis]. jaloux même des morts". Breton, qui auparavant se montrait plus assertif, sollicite les conseils d'Aragon quant à son poème "Clé de sol" : "Je ne suis pas si sûr de Clé de sol au sujet duquel j'attends anxieusement ton avis. Je te le renvoie. Il me coûte le travail d'une seule matinée, Soupault et Reverdy applaudissent ? Est-ce qu' en fleur te gêne aussi." Il met ensuite Aragon dans la confidence d'une prochaine aventure surréaliste : "Nous pensons envahir la revue Les Jeunes Lettres et la débaptiser . Cela sera peut-être fait dimanche. Collaboreraient Gide, Valéry, Valéry Larbaud, Fargue, Royère, (...) Salmon (...) Max Jacob, Re v er d y , Tzara , (...) Paulhan, Giraudoux, Morand, Drieu la Rochelle, Philippe, toi et moi." Le jeune poète Henri Cliquennois, gérant des Jeunes Lettres , avait en effet proposé à Breton de prendre la direction de la revue : ce sont les débuts de Littérature , dont le premier numéro paraîtra en mars, sans Cliquenois (Marguerite Bonnet, OC I , p. 38) Le mensuel devait d'abord s'appeler Le Nouveau Monde , mais l'expression était déjà utilisée par une autre publication. Breton est alors à la recherche d'un titre et sollicite Aragon en post-scriptum : " Veux-tu proposer un titre de revue : titre-étiquette naturellement comme Nord-Sud, Dada, 391, Luciline, hâte toi. A. " Étienne-Alain Hubert revient sur "la préhistoire de la revue" Littérature : "fin janvier 1919, projet d'« envahir » la revue Les Jeunes Lettres, ex-Basoche , d'Henri Cliquennois en y invitant œcuméniquement des écrivains de Nord-Sud, mais aussi des Soirées de Paris et de La Nouvelle revue française d'avant-guerre, début février, discussions autour du titre, Reverdy proposant Carte blanche ; mi-février, choix du titre Littérature sur une suggestion de Valéry." (p. 144) Après avoir signé une première fois, Breton continue d'écrire pour interpeller Aragon sur le manifeste Dada publié par Tzara dans Dada 3 : "As-tu vu cette belle chose" . Il en recopie ensuite un passage, prenant même le soin de dessiner une manicule que l'on retrouve dans les papillons DADA : " Dada ne signifie rien. On apprend dans les journaux que les nègres Krou appellent la queue d’une vache sainte : DADA (...). Le cube et la mère en une certaine contrée d'Italie : Dada. Un cheval en bois, la nourrice, double affirmation en russe et en roumain : Dada." Dès le 22 janvier, Breton avait écrit à Tzara pour lui manifester son enthousiasme par rapport au texte. Après s'être extasié sur "deux poèmes que Reverdy a adressés sur [s]a prière à l'Eventail (...) d'une beauté désespérante" et avoir recopié un poème de Soupault, Breton conclut : "J'ai beaucoup d'amour pour Tristan T.[zara], et pour Pierre R.[everdy] !" Marguerite Bonnet, André Breton, Oeuvres complètes , I, pp. 36 et suiv. ; Étienne-Alain Hubert, "Pierre Reverdy en 1919 : la découverte des « hommes inconnus »", in Circonstances de la poésie. Reverdy, Apollinaire, surréalisme , pp. 129-150 ; Michel Sanouillet, "Littérature", in Dada à Paris , pp. 84-92.Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice. Fascinating unpublished letter written in the aftermath of the first rupture between Breton and Aragon: on poetry, the planning of a Surrealist coup, and its fascination for Tzara's 1918 Dada Manifesto.