BRETON, André (1896-1966) Lettre autographe monogrammée [à Louis Aragon], datée "Lundi matin 27 mai" [1918]. 2 pp. in-8 (228 x 176 mm) au crayon, quelques ratures. Datation autographe "1918" au crayon par Louis Aragon (traces de pliures) .Breton échappe au piège tendu par Aragon et prend la défense de Rimbaud : importante lettre inédite, annonciatrice de leur première rupture quelques mois plus tard. Révélatrice de l'amitié ambigüe et conflictuelle qui unit les deux hommes, la présente lettre répond à une "épreuve" à laquelle Aragon avait soumis Breton quelques jours plus tôt. Le 24 mai, il lui envoyait une lettre et un article (dont le texte n'est pas parvenu jusqu'à nous) s'apparentant à un piège amical, dans lesquels il se lançait dans une étonnante tirade anti-rimbaldienne : "Tu ne verras plus un poème de moi que je ne me sois libéré de tous les autres et de Rimbaud (...) Des modèles. Des modèles. Simplement ? Nous ambitionnons plus haut. (...) Tâche d'écrire sans penser à Rimbaud, pour voir. Tu comprendras le danger. (...) À imiter la perfection, on est légion (...) ladite légion crée un style à l'image du Monsieur [Rimbaud]. Alors à cette école, on n'est plus qu'un styliste (...) Ce qui me dégoûte chez tous les poètes, c'est que ce sont des rusés ou plutôt des futés." La missive déstabilise Breton : "Qu'est-ce donc qu' "imiter la perfection" ? Je vois bien que tu ne veux plus être un styliste." Aragon souhaitait en fait pousser Breton à se rebeller contre lui. Ce dernier s'inquiète en effet : "Je ne te cache pas ma surprise, et mes craintes" avant de tempérer : "Je me demande si les termes de ta lettre valent que je m'y attaque." L'aîné pressent la ruse de son ami ; l'estime qu'il a pour Aragon l'empêche de croire ce qu'il lit : " Le problème est pour moi de savoir comment Tu as pu m'écrire ceci. Affirmations gratuites, sophismes, sottises, de toute la lettre en vérité rien ne se peut. Cette rupture signifiée avec Rimbaud, Jacques V., tout ce que j'aime, enfin, ne pensais-tu pas que ce dût être une rupture avec moi. " Breton balaie l'article, "médiocre, (absurdement) contradictioire (...) le second degré conceptuel enfantin" et montre qu'il a compris le jeu auquel se prête Aragon : "Je détruirai ta lettre avec plaisir, si tu me l'enjoins. Me croyais-tu si mort, ou si "aplati" ? C'est cela, prétends que c'est à une épreuve que tu voulais me soumettre. (De grâce)." Le ton devient ensuite plus léger, Breton revenant à des considérations d'ordre pratique : "Je n'en compte pas moins te voir dimanche. T.[héodore] F.[raenkel] me quitte. Veux-tu lui dire que je me repens un peu de l'avoir laissé partir seul à minuit." Breton souhaite quand même obtenir des explications sur cette lettre vindicative, enjoignant à son ami : "Rassure-moi vite, par une brève analyse des états par lesquels tu es passé." Il conclut en citant une pensée de Jacques V.[aché] sur la mort : "et si l'on se tuait, c'est (tu ne l'as pas vu) : J'aime autant, mieux même..." Satisfait de la réponse de Breton, Aragon lui écrit dès le lendemain : "Enfin. Il faut te battre pour que tu cries. Mais tu cries bien. Bien rugi, lion" (lettre du 28 mai 1918). Signe que la supercherie était préméditée, il révèle aussi avoir glissé un mensonge à Fraenkel afin "d'accréditer" sa fable de projet d'adaptation au cinéma du roman de Gobineau Les Pléiades . Là encore, Breton n'y avait pas cru : "Le projet d'adaptation des Pléiades est monstrueux. Cyprian [Giles] n'est pas oubliée dans tes outrages, Dieu merci." Aragon s'amuse de la réponse de Breton, non sans impertinence : "C'est très drôle : comme il est facile de ne pas être cru. Et je ne demande pas (de grâce) à ce que tu croies à ce qui est par hasard vrai. Encore que d'avoir souligné "prétends" tu m'aies donné une envie folle de ne pas prétendre mais de prétendre avoir très sincèrement parlé." Les années 1918-1919 concentrent la majorité de la correspondance entre Breton et Aragon. Les jeunes poètes s'étaient d'abord rencontrés chez Adrienne Monnier puis retrouvés à l'automne 1917 au Val-de-Grâce, où ils suivaient tous deux la formation de médecin-auxiliaire. Plus âgé de vingt mois, Breton était déjà connu des milieux littéraires et présenta Aragon à Fraenkel, Soupault et Apollinaire. Recalé à l'examen en mai 1918, Breton fut envoyé à Moret-sur-Loing comme infirmier, tandis qu'Aragon allait rejoindre le front.Nous remercions Monsieur Étienne-Alain Hubert pour les précieuses informations qu’il nous a communiquées pour la rédaction de cette notice. Breton eludes the trap set by Aragon in a previous letter and defends Rimbaud: a significant unpublished letter foreshadowing their first break only a few months later.