PROUST, Marcel (1871-1922) Lettre autographe signée à Jacques Rivière. Sans lieu ni date [29 novembre 1921]. 6 pp. (180 x 136 mm) sur 2 bi-feuillets, encre noire sur papier bleuté. Kolb date la lettre du 29 novembre, Proust y indiquant en effet "Nous sommes à la veille du 1er Décembre (ou enfin à deux jours)" . Reliure de Devauchelle : demi-maroquin à coins bordeaux, dos lisse, lettre dorée indiquant à tort "1er décembre 1921" pour la date. Étui.Longue et amusante lettre au directeur de la Nouvelle Revue française : sur divers sujets d'ordre littéraire et l'auteur Suédois lui ayant servi de modèle pour un personnage de la Recherche. "Mon cher Jacques [Rivière], Depuis que j'ai écrit à Gaston [Gallimard] je suis de nouveau plus malade (naturellement aucun lien de cause à effet !)" À propos de son ami Jacques Porel (1893-1983) : "1° pour Porel (que je n'ai du reste pas vu) je lui ai fait pressentir votre décision et lui dirai vos éloges que Céleste n'a pas dû se rappeler exactement. C'est le seul que lequel je puisse vous décharger de l'ennui de répondre." Proust évoque ensuite l'auteur suédois Algot Ruhe (1867-1944), modèle pour le personnage du "philosophe norvégien" sans nom apparaissant dans Sodome et Gomorrhe II , "qui se caractérise essentiellement par son débit lent et méthodique, sans que l'on puisse déterminer si cette caractéristique est due à sa nationalité norvégienne ou à sa pensée philosophique" ("Marcel Proust, personnage d'un roman suédois" ). Proust et Ruhe s'étaient rencontrés à deux reprises à Paris par l'intermédiaire de Bergson, cousin par alliance de Proust et dont Ruhe allait devenir le traducteur :"2° pour Algott Ruhe ; dans la mesure où je peux me permettre un avis que vous avez toute liberté de ne pas suivre (c'est un pléonasme absurde de ma part de dire cela, j'ai l'air de vous confirmer dans une liberté sur laquelle je n'ai aucune espèce de droit, n'étant rien à la N.R.F) je ne soumettrais pas son français à l'avis de différentes personnes, comme vous semblez vouloir le faire. Bergson (qui m'avait mis en rapport avec lui et dont il est le traducteur, commentateur etc exclusif) est tout indiqué pour mettre au point ces petits poèmes si vous les aimez. Si cela vous ennuie de déranger Bergson (qui sera sûrement heureux de se donner de la peine pour Ruhe mais qui est tellement absorbé dans Einstein qu'il en a renoncé à ses cours), je suis tout disposé à faire ce travail de mise au point." Les deux hommes éprouvaient peu de sympathie l'un pour l'autre. L'auteur de la Recherche craint que Ruhe comprenne qu'il a été transposé en personnage de roman, confiant ses peurs à Rivière entre parenthèses : "(J'espère que cet éminent suédois ne se reconnaîtra en rien dans le philosophe norvégien de Sodome II mais j'en tremble) ". L'ironie du sort voulut que Ruhe lui rendit la pareille ; de retour en Suède, il publia à son tour "un roman dans lequel, sous des noms d’emprunt, le héros rend visite à une personnalité littéraire parisienne, Marcel Proust rebaptisé M. de Laumes : leurs entretiens sont retranscrits avec semble-t-il la plus grande fidélité" ("La dernière fois que j’ai eu la joie de voir Marcel Proust..." ). Dans une lettre envoyée à Jacques Rivière, que ce dernier adjoindra à son hommage à Proust dans la Nouvelle Revue Française du 1er janvier 1923, Algot Ruhe se souvient pourtant de sa rencontre avec l'écrivain en des termes élogieux : "Les heures inoubliables que j'ai passées près du lit de Marcel Proust m'ont donné la clef de son oeuvre, sinon de son âme éngimatique. Il m'apparaît comme un des plus grands rénovateurs du roman moderne." L'auteur de la Recherche parle ensuite de la poésie de Charles Bugnet (1884-1955), ancien commandant d'infanterie avec lequel Proust entretenait une correspondance : "3° Pour Bugnet je crois que le malheur vient de ce que vous l'avez connu lui, avant de le lire. Car ce que m'avait fait envoyer Fargue avait de réelles beautés. Mais enfin je ne discute pas votre verdict. (Moi-même, la seule fois où je l'ai vu) je n'ai pas retrouvé le poète parfait qu'il est. Mais je n'ose pas me charger de lui communiquer la sentence (...)" Proust omet le point n°4 et se demande quand sera publié le prochain extrait de Sodome et Gomorrhe II : "5° J'ignore si mon fragment paraît chez vous le 1er décembre ou 1er janvier (...) je verrai bien par la revue elle-même, ce qu'il est par trop inutile que vous m'écriviez." Le passage "En tram jusqu'à la Raspelière" paraît dans le numéro de décembre 1921. Il souhaite enfin assurer son correspondant de son amitié : "Ne croyez pas à un refroidissement de nos relations (qui n'ont jamais été si chalereuses et tendres, de ma part, et votre bonté me donne lieu de croire à la réciprocité), si je vous écris par la poste. Mais je crains tellement les refroidissements physiques pour mon rhumatisme, que j'évite toute occasion de laisser sortir pour porter une lettre etc, la maison se glaçant aussitôt. Tout à vous, Marcel Proust" Jacques Rivière avait été nommé directeur de la NRF deux ans plus tôt, dirigeant le premier numéro paru au sortir de la Grande guerre. En 1920, Proust avait usé de son influence pour qu'il obtienne le prix Blumenthal, et avec cet honneur la récompense financière dont son ménage avait grand besoin. Rivière évoque le prix dans sa réponse du 2 décembre, demandant à Proust de lui "avancer 500 francs sur le montant du Prix Blumenthal". Les deux hommes entretinrent une riche correspondance dès 1914 et jusqu'à la disparition de Proust, en 1922. Kolb, Correspondance de Marcel Proust , tome XX, 1921, pp. 540 et suiv. ; L. Fraisse, « “La dernière fois que j’ai eu la joie de voir Marcel Proust…” », in Les souvenirs littéraires , 2017, pp. 156-167 ; L. Fraisse et S. Swahn, “Marcel Proust, personnage d'un roman suédois”, in Romanische Forschungen , vol. 126, no. 4, pp. 447-467. Long and amusing letter to Jacques Rivière, director of the Nouvelle Revue Française, regarding several writers and a Swedish author whom Proust used as model for a character in La Recherche.